« Il y a un mal que j'ai vu sous le soleil. » L'Ecclésiaste écrivait ça il y a des siècles. Depuis plus de sept ans que j'interviens auprès des populations rurales du Gabon, une phrase revient sans cesse dans leur bouche, presque toujours avec le même mélange de surprise et d'amertume. « Je ne savais pas. »
Ce mal-là ne fait pas de bruit. Il ne coupe aucune route, ne bloque aucun courant, ne fait la une d'aucun journal. Il travaille en silence, année après année, dans les villages qu'on ne visite jamais deux fois. Il porte un nom simple. Le manque d'information.
On imagine souvent le sous-développement rural comme une affaire d'infrastructures. Pas assez de routes, pas assez d'écoles, pas assez d'hôpitaux. C'est vrai, en partie. Mais j'ai fini par comprendre, après des dizaines de missions, qu'il existe un manque plus discret, plus difficile à mesurer, et pourtant tout aussi paralysant. Celui de l'information qui n'arrive jamais.
J'ai entendu cette phrase revenir dans des contextes très différents. Des femmes qui découvraient un droit qu'elles auraient dû connaître depuis longtemps. Des familles qui apprenaient trop tard l'existence d'un dispositif qui les concernait directement. Des jeunes qui ignoraient qu'une formation, une bourse, une opportunité existait à quelques kilomètres de chez eux. À chaque fois, le même constat. L'information existait quelque part. Elle avait été écrite, votée, annoncée. Mais elle n'avait jamais fait le trajet jusqu'à eux.
« Si l'information et le savoir sont au cœur de la démocratie, ils sont aussi les conditions du développement. » Kofi Annan
Cette phrase de Kofi Annan résume exactement ce que j'observe sur le terrain. Là où l'information circule, les gens agissent. Là où elle s'arrête, tout s'arrête avec elle. Ce n'est pas une question de volonté ou de courage.
« On ne peut pas revendiquer un droit qu'on ignore avoir. On ne peut pas saisir une opportunité dont on n'a jamais entendu parler. » Junior Yoni Tsango
Lors d'une mission de terrain dans un village proche de Mitzic, j'animais une sensibilisation sur les droits des femmes. Le mariage civil, l'importance qu'il a, la protection juridique qu'il offre en cas de décès de l'un des conjoints. J'expliquais, comme je l'avais fait des dizaines de fois ailleurs, ce que change un simple acte administratif dans la vie d'une femme. À un moment, des femmes se sont mises à murmurer entre elles.
« Donc c'est ça ?! »
Ce qui rendait la scène presque absurde, c'est qu'au même moment, la mairie de Mitzic offrait des mariages gratuits aux couples qui voulaient se marier mais n'en avaient pas les moyens. Une politique publique généreuse, utile, pensée pour lever exactement l'obstacle que ces femmes rencontraient. Le problème n'était donc ni juridique, ni financier. Il était informationnel. Les villages autour de Mitzic n'en avaient jamais entendu parler. Le dispositif existait, financé, opérationnel, prêt à changer des vies. Le message, lui, s'était arrêté en chemin, quelque part entre la mairie et les pistes qui mènent aux villages.
Je repense souvent à cette scène. Pas seulement pour ce qu'elle dit du mariage civil, mais pour ce qu'elle dit de notre métier.
« Une politique publique bien pensée, sans communication pour la porter jusqu'au bout, reste une politique publique qui n'existe pour personne. » Junior Yoni Tsango
Ce que je fais sur le terrain dépasse la sensibilisation ou la distribution d'informations administratives. C'est aussi, je crois, un réflexe à cultiver. Celui de valoriser ce qui nous appartient déjà. Faire parler les gens, les zones, les espèces même, qui restent méconnus alors qu'ils composent les plus belles histoires de nos réalisations. Les symboles de nos communautés méritent l'attention de notre métier autant que l'actualité politique.
Un artisan qui perpétue un savoir-faire vieux de plusieurs générations. Une forêt qui abrite une espèce qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Une tradition qui structure encore la vie d'un village. Rien de tout ça n'attend qu'on vienne le chercher. Ça existe déjà, pleinement, avec ou sans nous. Mais sans la communication pour le porter à la connaissance du plus grand nombre, ça reste invisible, et l'invisible finit toujours par être oublié.
Il y a un précédent historique à ce que j'avance. Montesquieu écrivait que l'histoire du commerce est celle de la communication des peuples. Ce n'est pas une formule décorative. C'est un constat. Les routes commerciales n'ont jamais été que des routes. Elles ont porté des nouvelles, des idées, des langues, avant même de porter des marchandises. Le commerce n'a prospéré que là où l'information circulait d'abord.
« L'histoire du commerce est celle de la communication des peuples. » Montesquieu, De l'esprit des lois
Si la communication a permis au commerce de naître, de traverser les continents, de connecter des peuples qui ne se connaissaient pas, pourquoi n'aurait-elle pas ce même pouvoir aujourd'hui, à l'échelle d'un seul pays ? Pourquoi ce qui a fonctionné entre les nations ne fonctionnerait pas entre une capitale et son arrière-pays ? Je ne vois aucune raison de penser que ce pouvoir s'arrête aux frontières de nos villes. Il attend simplement qu'on l'exerce dans cette direction.
On a longtemps expliqué le sous-développement rural par le manque d'initiatives publiques et de volonté politique. Ce n'est pas faux. Mais ce n'est pas toute la vérité. La communication, en tant que voix de relais pour les secteurs qu'on n'écoute jamais, porte sa part de responsabilité dans ce retard. Quand elle se réduit à l'information institutionnelle et à la mise en avant de l'action gouvernementale, tout le reste devient accessoire.
Nos lignes éditoriales suivent ce qui fonctionne au quotidien. Et ce qui fonctionne, c'est l'actualité politique. Alors qui parle encore de nos traditions ? Qui approfondit les questions de santé loin de la capitale ? Qui se penche sur le droit coutumier, l'artisanat, la faune, la flore, le monde marin ? Qui raconte l'innovation technologique qui émerge ailleurs qu'à Libreville ? Quand la communication se concentre sur la vie publique et politique, le pays reste muet sur tout ce qui, pourtant, mériterait d'être connu.
Ce silence a un effet cumulatif. Année après année, les mêmes sujets occupent l'espace médiatique, et les mêmes zones restent dans l'ombre. Ce n'est la faute d'aucun journaliste en particulier, d'aucune organisation en particulier. C'est un système qui s'auto-entretient, où l'on parle de ce qui a déjà de la visibilité, et où l'invisible le reste, par simple habitude.
Cette inégalité communicationnelle ne pèse pas seulement sur les populations concernées. Elle abîme aussi l'attractivité touristique, la cohésion et l'inclusion sociale du pays tout entier. La capitale est devenue, dans l'imaginaire collectif, l'eldorado. L'arrière-pays, lui, ressemble à un passé qu'on quitte dès qu'on décroche son baccalauréat, un endroit sans opportunité qu'on laisse derrière soi dès que possible.
Cette image ne correspond à aucune réalité objective. Elle est fabriquée, jour après jour, par ce qu'on choisit de raconter et ce qu'on choisit de taire. Un jeune qui ne voit jamais son village représenté ailleurs que dans les faits divers finit par croire qu'il n'y a rien à en tirer. Un investisseur qui n'entend jamais parler d'une région finit par ne jamais y regarder. Le silence a un coût, et ce coût se paie en exode, en opportunités manquées, en talents qui partent sans se retourner.
Si la communication avait mieux fait son travail, elle aurait donné une voix aux populations rurales. Elle aurait porté des plaidoyers pour accélérer leur transformation. Elle se serait diversifiée pour couvrir tout le territoire, pas seulement son centre.
Il est temps, je crois, que les communicants revoient leur manière de faire. Un développement inclusif suppose que nos actions profitent aussi aux zones reculées du pays. Cela ouvre la voie à une meilleure distribution de l'eau, de l'électricité, d'internet. Cela permet surtout au Gabon, et au reste du monde, de mieux se connaître.
« Quand la communication s'implique vraiment, rien ne reste pareil. » Junior Yoni Tsango